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  • Photo du rédacteur Luisa Boudev

Muse : Chapitre 1.

1. Le drame du bouquiniste


Entre les murs de l’épaisse enceinte de pierre de Muanis, cité florissante de la région de Sikkhala, un essaim de marchands au détail butine les dépôts du vaste caravansérail. Au carrefour de deux grandes artères du bazar, on négocie fort bruyamment depuis une heure précoce de la matinée. Avec un tel tohu-bohu, aucun Muanien ne peut espérer dormir ; les enfants chahutent, les commerçants crient, les acheteurs affluent de toutes parts. Chacun profite de la fraîcheur revigorante de la nuit, car ici la chaleur du jour est si accablante que lover son oreiller devient l’activité la plus tentante.

La ville, qui n’était à l’origine qu’un relais commercial entre deux grandes agglomérations, s’est élevée du sol poussiéreux il y a quelques décennies à peine. Elle a rapidement connu richesse et succès. Originaire des quatre coins du continent, sa clientèle ne rechigne pas à traverser le reg de Sikkhala pour dégoter mets et bibelots parmi les plus recherchés au monde. La diversité des dialectes, des faciès, des accoutrements et des monnaies crée dans ces rues une ambiance cosmopolite remarquable.

Les yeux sombres du Capitaine Sciddith, seuls éléments faciaux libérés des plis complexes de son turban et de son foulard, furètent avec une avide vivacité, en quête de toutes les perles rares de la marchandise et de la clientèle féminine. Malheureusement, il n’a ni le temps de courir la donzelle ni de carriole pour y entreposer tout ce que sa bourse lui permettrait d’acquérir. Il n’est pas ici pour s’adonner au commerce, dans lequel il s’est reconverti après une longue carrière dans les arènes de gladiateurs et la piraterie. Ce qui l’a amené à effectuer un long voyage jusqu’à Muanis avec le Derweid Miloch, son plus proche ami, n’a que peu à voir avec les tentations polychromes de cette débauche d’articles.

Les deux étrangers déambulent sans halte entre les échoppes, accordant de simples œillades aux divers produits proposés. Il leur apparaît que les receleurs de pacotille sont légion dans cette aire du bazar et ils décident de presser le pas pour rejoindre le fameux « petit marché de l’Octant ». Miloch s’arrête en chemin pour remédier à une faiblesse passagère à grand renfort de petits gâteaux au miel. Malgré la douceur de la température nocturne, des gouttes de sueur ont perlé sur son menton pâlissant, seule partie de son visage visible sous le vaste crâne de rapace qui lui sert de masque. Observant le Derweid d’un œil légèrement inquiet, Sciddith ne pose aucune question ; il connaît bien la raison de son malaise, conséquence d’un effort nécessaire pour parvenir à leur objectif. Il lui fait seulement remarquer par un petit geste que les multiples cicatrices sur ses mains maigres risquent fort d’être remarquées par les passants. Miloch s’empresse de rallonger les manches de son ample tunique après avoir enfourné une dernière pâtisserie dans sa bouche et les voilà repartis le long des étals.

Ils pénètrent dans le marché couvert. Le Capitaine déroule son foulard, révélant son teint basané et sa superbe moustache noire torsadée. Une expression d’émerveillement peint ses traits burinés. Le petit marché de l’Octant est connu à travers le pays pour la qualité de sa marchandise, spécifiquement constituée de matériel d’orientation et de navigation : cartes géographiques en tous genres, boussoles, sextants, sphères armillaires et astrolabes composent ici un véritable trésor pour un explorateur avisé et exigeant qui organiserait une expédition en terre inconnue, ou pour tout observateur du mouvement des astres en général. Les yeux de Sciddith brillent devant le grain des cartes antiques et les reflets du cuivre ouvragé. L’ancien navigateur vendrait son âme pour acquérir tout cela – s’il avait encore une âme, ce dont doutent la plupart des gens. Mais dans sa maison s’entasse déjà un équipement qui lui donne des airs de curieux musée.

Le Capitaine libère un soupir de frustration. Un sourire en biais sur ses lèvres asséchées, Miloch lui flatte l’épaule de sa main scarifiée. Parfois, Sciddith se laisse aller à la nostalgie de son passé d’écumeur des flots. Depuis qu’une vilaine tempête a coulé son Chacal des Mers plein à craquer de gredins étonnamment cultivés, le naufrageur n’a pas remis le pied sur un pont en teck ni n’a réalisé de « supplice de la cale sèche » depuis quatorze ans. Piller la côte, balancer des mutins par-dessus bord et aborder des bâtiments marchands, c’était le bon temps… Depuis qu’il est à peu près honnête, il s’ennuie souvent.

Miloch devine aisément les pensées de son ami, qui sont communes à nombre de leurs compagnons. Le Derweid lui-même n’a jamais vraiment été du côté des anges et ne regrette aucun de ses choix, pas même les pires. Si toute leur histoire était à refaire, l’un comme l’autre ne changeraient rien du tout. Aujourd’hui, ils se contentent d’assumer plus ou moins leur conscience et de s’arranger pour ne pas subir davantage les conséquences de leurs actes passés. Cela fait-il d’eux de mauvaises personnes ? Seul le jugement des Ancêtres en décidera lors du trépas, car en ce bas monde, la justice des hommes est trop imparfaite.

– Depuis le temps qu’on cavale après ce fichu bouquin, il me tarde de mettre la main dessus, prononce discrètement Miloch.

Pour s’éventer un peu, il agite le col de sa tunique imbibée de sueur.

– Comme tu dis, acquiesce son compagnon. J’ai beau aimer les livres, je n’aurais pas parcouru le monde du nord au sud et d’est en ouest, subi les déserts brûlants ou les raids de barbares, si trouver ce maudit atlas n’avait pas été pour nous une question de vie ou de mort…

– Heureusement, nous voilà bientôt arrivés. Je crois que nous n’avons jamais été aussi près d’avoir l’esprit tranquille.

Un léger sourire moqueur pare les lèvres de Sciddith.

– Je serais toi, cher ami, je ne vendrais pas la peau de l’esclave avant de lui avoir mis les fers, comme on dit dans mon pays natal. Nous ne l’avons pas encore en notre possession.

– Tu as raison... Tiens, voilà l’endroit que nous cherchons.

Les deux hommes s’immobilisent, le nez levé vers la partie supérieure d’une devanture en bois, sur laquelle on a sculpté le nom du Mille-Pages. C’est là qu’une impression désagréable saisit Miloch au point qu’il en oublie son impatience. Son ami allait s’engouffrer dans la boutique, mais il le retient d’une main sur l’épaule.

– Attends !

– Quoi ?

– Je crois qu’en effet, j’ai vendu la peau de l’esclave trop vite… J’ai un mauvais pressentiment.

Dans un mouvement d’irritation, les yeux du Capitaine roulent vers le ciel. Au moins une fois, il voudrait que Miloch se trompe. Mais cela ne s’est jamais produit. Les Derweids disposent d’un fantastique sixième sens. Si ces redoutables magiciens vous assurent qu’ils ont un mauvais pressentiment, croyez-les sur parole – et fichez le camp, si c’est possible.

Mais d’ici à ce que le non moins redoutable Sciddith, prince des forbans érudits, fiche le camp avant de franchir le palier d’un bouquiniste, il grêlera dans le désert. Les deux hommes entrent dans une pièce vaguement éclairée, très encombrée de grimoires et de rouleaux de parchemin. L’amateur de littérature trouverait que cela sent bon le vieux papier, s’il n’y avait les effluves de Miloch flottant dans le périmètre. Le Derweid sue de plus en plus à mesure que leur piste les rapproche de l’atlas. Va-t-il se liquéfier à son contact ?

Il n’y a personne ici. Deux des dents en or de Sciddith brillent à la lueur d’une lanterne posée dans un coin, lorsqu’il appelle :

– Eh oh, commerçant !

Des couinements de plancher à l’étage, suivis de pas rapides dans un escalier grinçant, leur signalent que l’on vient à leur rencontre. Apparaît alors un jeune homme, pour ne pas dire un enfant. L’étrange accoutrement de Miloch, notamment son crâne de rapace devant le visage, le trouble un tantinet. Il n’a sans doute pas l’habitude de croiser des Derweids, qui se promènent toujours avec un masque de ce genre sur la tête.

– Bonjour Messieurs, bienvenue au Mille-Pages… Que puis-je pour vous satisfaire ?

Sciddith et Miloch échangent un regard. Il semblerait que l’interlocuteur qui les intéresse soit absent, peut-être pour un bon moment.

– Nous aimerions rencontrer le dénommé Coburn, avec qui nous avons correspondu, dit le Derweid. Il a un ouvrage que nous souhaitons acquérir.

Au voile de tristesse qui recouvre soudain les traits du jeune homme, les deux amis devinent sans difficulté la réponse à venir.

– Coburn est décédé il y a deux jours. Je suis son fils.

Alors que Sciddith se détourne pour lui épargner son soupir d’agacement, Miloch affiche un air de compassion sincère. En dépit de ce qu’en ont dit de nombreuses familles éplorées au nord de ce pays, ce faiseur de maléfices est un sentimental à l’empathie débordante.

– Comment est-ce arrivé ?

– Plusieurs individus sont venus cambrioler le magasin au moment où Père faisait les comptes de la semaine. Je dormais à l’étage quand j’ai entendu crier. Le temps que j’arrive jusqu’ici, les malfrats étaient partis et Père gisait sur le sol…

– Qu’ont-ils volé précisément ? demande Sciddith tout en fouillant des yeux les étagères environnantes, à la recherche du recueil pour lequel ils ont sillonné le monde ces dernières années.

– C’est justement ce qui est étrange, lui répond le garçon. Ils n’ont pris qu’un vieil atlas, laissant la caisse qui contenait pourtant une belle somme.

– Et merde, lâche spontanément Miloch avant de coller ses doigts contre ses lèvres en signe d’excuse. Pardon… Cet atlas nous était destiné.

– Je suis navré que vous soyez venus jusqu’ici pour rien, Messieurs. Pour vous dédommager, je vous en prie, choisissez un autre article. C’est la maison qui offre.

– Trouvé, dit Sciddith en s’emparant des mémoires d’un célèbre pirate qui a écumé la Néréis, saccagé tous les ports côtiers de Sandre et dont on n’a guère retrouvé le fabuleux butin.

Miloch éprouve l’envie de visiter la boutique malgré l’absence de l’atlas. La sensation de sa proximité perdure et c’est pour cela qu’il transpire autant : la signature d’un autre mage, plus puissant que lui, a imprégné l’objet envoûté à tel point qu’il peut la ressentir dans ces circonstances. Le sixième sens des Derweids leur permet de suivre à la trace des éléments ou des personnes dont ils connaissent la signature magique. Il suffit parfois qu’ils sachent, comme dans le cas présent, que l’objet de leur quête s’est trouvé par le passé dans un endroit donné, pour recueillir des informations à son sujet.

Une œillade de sa part fait comprendre à Sciddith que le fils du bouquiniste va les gêner, à rester planté là comme un piquet. Le Capitaine entraîne le garçon derrière un mur de livres, afin de détourner son attention de ce que le magicien s’apprête à réaliser. Il ne manquerait plus à ce pauvre gosse que d’être le témoin de choses qui le dépassent, alors que son esprit est déjà fragilisé par le drame. Sciddith, fort de sa sociabilité et d’une inépuisable faconde, le questionne sur son activité et lui fait part de sa propre expérience de commerçant – se gardant bien de révéler son passé d’esclave, de gladiateur, d’arnaqueur, de pirate et toutes sortes de professions malhonnêtes auxquelles ses amis doutent qu’il se soit adonné en l’espace d’une modeste vie.

Assuré d’être tranquille pour un moment, Miloch se laisse guider par son instinct au fond du magasin, vers l’endroit précis où Coburn a été lâchement abattu pendant qu’il faisait ses comptes. Visiblement, rien n’a été déplacé depuis deux jours et c’est tant mieux. Une vieille table est encombrée de carnets, de reçus, de divers papiers sans importance. Au beau milieu de ce désordre devait être posé l’atlas tant convoité, un pesant recueil représentant toutes les parties du monde connu sous forme de cartes très détaillées. Son possesseur peut y découvrir la géographie des quinze états du continent, de la mer Néréis et de sa kyrielle d’îles exotiques, de quelques régions des pays barbares du nord, mais aussi des points épars sur le désert au sud… et au grand dam de Miloch, on y trouve également une marque à l’encre rouge, indélébile et curieusement, tout à fait mobile. Cette tâche se meut d’un point à un autre sur le papier, sans jamais se diluer dans les lacs ou la mer. Et ils sont nombreux, au Royaume de Sylaere, ceux qui paieraient le prix du sang pour la voir s’arrêter de sautiller d’une page à l’autre. Cette tâche, pour laquelle Coburn le bouquiniste a été assassiné, c’est la localisation actuelle de Miloch – que l’on a surnommé le « Fléau » – dans le monde. L’atlas a été envoûté par un individu très puissant afin de le pister où qu’il se trouve. Si Sciddith, lui-même et leur communauté de renégats recherchent activement cet ouvrage, c’est dans le but de continuer à fuir, sans que personne ne puisse jamais les retrouver. Ils ont eu connaissance de son existence par le Capitaine, qui l’a eu entre les mains il y a des années de cela, avant de se le faire dérober. Aujourd’hui, il est impératif qu’ils s’en emparent et le détruisent.

Après avoir survolé la table de sa main et perçu l’énergie de l’objet absent à travers différents ressentis déplaisants, Miloch frôle des doigts le dernier emplacement connu de l’atlas. Ses yeux bleus, après avoir frétillé une seconde, se révulsent et diffusent un vague halo blanc entre les paupières. Il assiste à plusieurs événements, parfois très flous, qui se heurtent de manière chaotique dans son esprit. Le présent et l’avenir s’entremêlent dans sa vision. Il suit le voyage de l’atlas depuis qu’il a quitté la bouquinerie, à travers l’environnement de son actuel possesseur.

Ses prunelles se réorientent devant lui. Un frisson lui parcourt l’échine. La sensation d’un péril imminent l’a envahi. C’est dans l’angoisse que le magicien pivote sur ses talons et sort en coup de vent du magasin, jetant à son ami :

– Scid, on y va !

Interrompu dans l’une de ses anecdotes farfelues et interminables, le Capitaine salue vaguement son jeune interlocuteur et s’élance à la suite de Miloch dans les allées couvertes du marché.

– Alors, tu as retrouvé sa trace ? Où est-ce qu’on va ?

– Dans l’immédiat, l’atlas est le cadet de nos problèmes. Nous devons regagner Muse ! Nos amis sont en danger, l’un d’eux en particulier. Pourvu qu’il ne soit pas trop tard…

Sciddith marmonne une série de jurons issus de son dialecte natal, avant d’imiter le pas de course imposé par le Derweid. Après avoir bousculé des flâneurs sur leur passage, les deux amis se ruent vers l’écurie où ils ont laissé leurs chevaux. Ils remontent en selle et franchissent les fortifications de Muanis en quelques minutes. Les sentinelles postées au sommet d’une courtine regardent s’éloigner ces étrangers avec curiosité. Au nord, la route mène à Eléipolis, capitale de la Sylaere. Au sud, c’est la direction de Cynorinthe, la plus importante cité de la côte. Mais les deux hommes n’ont choisi ni l’une ni l’autre pour destination : ils filent tout droit vers les Terres Écarlates – le pays maudit ! – tandis qu’à l’horizon, l’astre du jour darde déjà ses rayons ardents dans l’atmosphère trouble de poussière.

Une heure durant, Miloch et Sciddith cavalent obstinément en direction du sud-ouest jusqu’à ce que dans leur dos, Muanis ne soit pas plus gros qu’un grain de sable. La discrétion est leur meilleure alliée, c’est pourquoi il leur fallait s’éloigner au maximum du reste de l’humanité. Après s’être retourné une énième fois pour s’assurer qu’il n’y a plus le moindre risque d’être surpris, Miloch adresse un signe à Sciddith. Ils s’arrêtent au milieu de nulle part. Il est huit heures du matin, la chaleur se fait déjà sentir et les seules ombres qu’ils peuvent trouver ici, sur cette ennuyeuse plaine, sont les leurs et celles de leurs canassons.

– Je n’en ai pas pour longtemps, dit le Derweid en mettant pied à terre.

– Fais à ton aise, mon vieux.

Le mage se débarrasse des vêtements qui l’encombrent. Il dépose foulard, cape et tunique sur la selle de son cheval et retire même ses bottes pour plus de confort, ne gardant sur lui qu’un pantalon de toile ample et son inséparable pendentif en forme de pendule. Le soleil, frappant sa peau pâle de ses rayons, fait briller des centaines d’entailles sur la majeure partie de son corps. Par endroits, ces scarifications semblent dessiner des motifs. Sciddith, aussi grand connaisseur de la géographie maritime que de celle du ciel étoilé, y a déjà reconnu des constellations. À force de blessures volontaires infligées tout au long de son parcours professionnel, le Derweid a eu l’idée de considérer son épiderme comme une pièce de cuir à graver. Et à en juger par le nombre des stigmates, on peut aisément déduire son expérience des sortilèges liés à la magie du sang. Cette spécialisation effraie beaucoup de monde ; elle est interdite dans la moitié des pays du continent. Voilà pourquoi il cache ces marques au regard des curieux.

Si la magie du sang est considérée dangereuse, c’est par sa réputation d’outil de destruction et de malheurs en tous genres. Un puissant Derweid, qui fait couler son propre sang pour libérer son énergie vitale, peut s’en servir pour répandre la mort. C’est ainsi que le « Fléau » a entamé sa carrière et c’est pour cela qu’on a envoûté un livre de cartes pour le retrouver et le mener devant la justice – une justice qui serait pour lui synonyme d’un châtiment terrible. Il ne peut pas promettre qu’il ne se servira plus de sa magie à des fins destructrices, mais depuis qu’il a rejoint le peuple de Muse, il s’efforce d’en user à bon escient. Et pour toutes les vies qu’il a réduites à néant, Miloch en a sauvé au moins autant, dont celle de Sciddith une bonne vingtaine de fois.

Le mage retire le masque qui lui recouvre la tête, mettant au jour ses traits maigres, ses joues rugueuses. Sa pratique intensive de certaines formes de magie l’a rendu plus vieux que ses cinquante-quatre ans : on lui en donnerait facilement soixante-dix. Une chevelure blanche aux multiples tresses, tendant à se dégarnir de chaque côté du front, se jette comme une cascade tribale entre deux épaules osseuses.

Il dépose à terre quelques objets sortis de sa besace puis répartit en cercle, tout autour des chevaux, de Sciddith et de lui-même, de petites pierres gravées de symboles obscurs. Ceci fait, il s’agenouille à même le sol du désert et entame une série d’incantations imprononçables par un non-initié. Toujours en selle, Sciddith fourre un peu de tabac dans une pipe en écume de mer, taillée en forme de scorpion, le seul objet qu’il a pu sauver du naufrage de son bâtiment. Il feint l’indifférence chaque fois que le Derweid s’adonne à ce genre de sorcellerie, mais en vérité, et par peur d’entacher leur belle amitié, il n’ose pas lui faire savoir que ses pouvoirs lui font horreur.

Depuis qu’il a ramené l’un de ses compatriotes au sein de Muse, tout le monde dans la communauté sait que Sciddith vient d’une tribu sandréenne comptant nombre de mages puissants, les Shaheris – ceux-là même qui ont créé les « graines d’oasis », miracles capables d’engendrer l’eau et la verdure sur les terrains les plus arides. Ce qu’ils ignorent tous, c’est que Sciddith est sensible à la magie et fait des rêves exécrables depuis sa rencontre avec le Derweid, dix-sept ans plus tôt. Ces cauchemars semblent très réels. Il lui suffit de mettre un pied dans le laboratoire de Miloch pour que cela déclenche en lui des sensations dérangeantes, du même type que celles que son ami peut ressentir face à l’un de ses congénères.

Tandis qu’il fume, la voix du mage, qui gagne lentement en puissance, vient résonner jusque dans sa tête. La plupart du temps, ce sort est réalisé de nuit, ce qui rend ses effets plus supportables à ceux qu’il concerne, n’occasionnant que de légères nausées au réveil. Sciddith se sent obligé de descendre de sa monture, victime d’un écœurement soudain. En transe, Miloch attrape sa dague rituelle d’une main fébrile et la rapproche de son pectoral droit, prêt à s’entailler une nouvelle fois pour libérer son pouvoir. Se tenant au harnais de son cheval pour ne pas perdre l’équilibre, le Capitaine se penche pour régurgiter tout ce qu’il a dans l’estomac. Le fil de la dague perce doucement la peau du Derweid, dont les yeux se révulsent. Le sang commence à goutter sur la lame. Et tout à coup, dans une explosion de poussière, un éclair issu de nulle part vient frapper le sol.

Lorsque l’atmosphère retrouve sa transparence et que l’écho du tonnerre laisse place au silence morbide, le désert est vide : Miloch, Sciddith et les chevaux ont disparu.

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